Le Verbe est à l'origine du monde et le premier acte du premier homme a été de nommer les choses.
Les mots habillent les mots.
Un mot agit, bien au-delà du sens qu'on lui prête. « Perfection » et « échec » comptent parmi les plus puissants. Attelés, ils peuvent écraser une vie de travail. Placés autrement, ils la libèrent. Tout dépend de l'endroit où on les pose.
Le premier monde
Claire rend son dossier. Il lui revient avec une mention : « à refaire, loin d'être parfait ».
Elle relit, suppose, reprend au jugé.
Elle le rend une deuxième fois. « À refaire, loin d'être parfait. »
Une troisième fois, elle recommence son ouvrage avec la crainte d'être de nouveau en échec auprès de son manager.
Le second monde
Guy est DG d'une équipe d'une quinzaine de jeunes collaborateurs, femmes et hommes. Il préfère les former lui-même plutôt que de prendre des diplômés de grandes écoles persuadés d'en savoir plus que tout le monde.
Ce matin, Rachid lui a envoyé un projet de réponse à un client. Il passe une tête dans le bureau.
— Vous avez bien reçu le projet de réponse au client Bertrand ? — C'est parfait, vous pouvez l'envoyer, j'allais vous répondre.
Cécilia voit la porte ouverte et en profite.
— Et mon courrier au maire, avec la convention ? — Venez avec moi.
Il gagne l'open space, demande l'attention. Sur l'écran central, il ouvre le courrier de Cécilia. Il le réécrit. Il reprend la convention. L'équipe regarde l'écran.
Quand il s'arrête, il déclare à l'équipe :
— Voilà le type de courrier et de contrat qui doit sortir de cette entreprise.
La puissance des mots
Est-il besoin d'en dire plus ?
Guy garde pour lui les mots dont la puissance aurait fragilisé Cécilia.
Il dit à Rachid le mot qui encourage. « Parfait. » Le travail est clos, Rachid passe à la suite.
Devant l'équipe, il écrit. Il montre ce qui doit sortir de l'entreprise.
Claire, elle, reçoit des mots qui la minent.
Les mots et les silences ont leur propre puissance. Les mots qui sont dits, les mots qui sont tus. Les silences et les mots qui tuent. Tuent la motivation. Tuent l'audace. Les mots et les silences qui encouragent, qui forment, qui motivent, qui suscitent l'innovation. Les mots qui nomment. Les mots qui créent.
